top of page

Les Maldives, laboratoire de l'adaptation : récifs, île surélevée, ville flottante

23 sept.
6 min de lecture

Avec plus de 80 % de ses terres à moins d’un mètre au-dessus du niveau de la mer, les Maldives sont le pays le plus bas du monde. L’archipel expérimente simultanément presque toutes les stratégies d’adaptation connues : protéger le littoral, restaurer les récifs, créer des terres nouvelles, et désormais flotter. Cet article analyse ces trois réponses, leurs résultats et leurs limites.



L’ESSENTIEL

Le risque principal n’est pas une submersion permanente à court terme, mais des inondations par vagues de plus en plus fréquentes et la salinisation de l’eau douce.

Le récif corallien est la première digue du pays ; son blanchissement fragilise toute la stratégie d’adaptation.


L’île artificielle de Hulhumalé, surélevée d’environ 2 mètres, accueille déjà plus de 50 000 habitants. La Maldives Floating City est le premier projet de ville flottante de cette ampleur. Son calendrier a glissé ; la livraison complète est annoncée pour 2027.


1. Un pays construit au ras de l’eau

L’archipel compte environ 1 190 îles coralliennes réparties sur près de 900 kilomètres dans l’océan Indien.


Selon la NASA, plus de 80 % de ces îles culminent à moins d’un mètre au-dessus du niveau moyen de la mer [1]. La capitale, Malé, concentre une part importante de la population sur quelques kilomètres carrés, ce qui en fait l’une des villes les plus denses au monde. Le niveau moyen des océans monte aujourd’hui d’environ 3,7 mm par an, soit près de deux fois plus vite qu’au début du XXe siècle. Le GIEC projette une hausse de 0,28 à 0,55 mètre d’ici 2100 dans le scénario d’émissions le plus bas, et de 0,63 à 1,01 mètre dans le scénario le plus élevé [2].


Que signifie « inhabitable » ? 

Le chiffre souvent cité selon lequel 80 % des Maldives pourraient devenir inhabitables d’ici 2050 provient d’un reportage d’ABC News de 2021, qui s’appuyait sur plusieurs études de la NASA et de l’Institut d’études géologiques des États-Unis (USGS) [3]. L’étude de référence sur ce sujet ne décrit pas une disparition des îles sous la mer. Elle montre que les inondations provoquées par les vagues pourraient devenir annuelles vers le milieu du siècle. Ces inondations saliniseraient les nappes d’eau douce dont dépendent les habitants, bien avant toute submersion permanente [4].


Des îles qui bougent. 

Les îles coralliennes ne sont pas des blocs figés. Elles sont formées de sédiments produits par le récif lui-même et se déplacent au gré des houles. Une étude portant sur 101 îles de Tuvalu a même mesuré une augmentation nette de leur surface de 2,9 % entre 1971 et 2014 [5]. Cette dynamique naturelle n’est possible que si le récif reste vivant et productif. C’est tout l’enjeu de la première ligne de défense.


2. Une voix diplomatique qui porte

Les Maldives ont fait de leur vulnérabilité un levier diplomatique. En 2009, le gouvernement du président Mohamed Nasheed tenait un conseil des ministres sous l’eau, en tenue de plongée, pour alerter l’opinion mondiale.


Lors de la COP26 à Glasgow en 2021, le président Ibrahim Mohamed Solih déclarait : « Nos îles sont lentement englouties par la mer, une par une. Si nous n’inversons pas cette tendance, les Maldives cesseront d’exister d’ici la fin du siècle. » [3] La ministre de l’Environnement, Aminath Shauna, indiquait alors que plus de la moitié du budget national était consacrée à l’adaptation. Elle posait publiquement la question : « Êtes-vous prêts à accueillir les Maldiviens comme réfugiés climatiques ? » [3]


Ces déclarations traduisent une injustice souvent soulignée par les petits États insulaires : leurs émissions de gaz à effet de serre sont infimes, mais ils supportent une part considérable des conséquences.


3. Première stratégie : protéger le récif, digue vivante

Un récif en bonne santé amortit l’énergie des vagues avant qu’elles n’atteignent le rivage. Il produit aussi le sable qui reconstitue les plages et permet aux îles de s’élever lentement. Ce bouclier est aujourd’hui fragilisé. En 2016, un épisode de chaleur marine a provoqué le blanchissement d’environ 60 % des coraux de l’archipel [3]. Le blanchissement se produit lorsque les coraux, stressés par une eau trop chaude, expulsent les micro-algues qui les nourrissent. Si la chaleur persiste, le corail meurt. Le GIEC estime qu’un réchauffement mondial de 1,5 °C entraînerait la disparition de 70 à 90 % des récifs coralliens de la planète, et de plus de 99 % à 2 °C [6].


Des organisations locales tentent d’enrayer ce déclin. Le Maldives Coral Institute, cofondé en 2019 par la biologiste marine Aya Naseem, mène des programmes de suivi, de sensibilisation et de relocalisation de colonies coralliennes menacées par des chantiers portuaires [7]. Pour ses promoteurs, restaurer le récif est la solution la plus économique et la plus durable, car une digue artificielle doit être entretenue et rehaussée indéfiniment.


4. Deuxième stratégie : créer de la terre plus haute

Face à la saturation de Malé, l’État a lancé en 1997 la construction d’une île artificielle, Hulhumalé, dans un lagon voisin de l’aéroport.

La méthode : du sable est dragué dans le lagon profond, puis déposé et compacté sur le platier récifal. L’altitude : l’île est surélevée à environ 2 mètres au-dessus du niveau moyen de la mer, soit près d’un mètre de plus que Malé. Les résultats : l’île couvre aujourd’hui environ 4 km². Elle compte plus de 50 000 habitants, et 200 000 personnes supplémentaires devraient s’y installer à terme [1].


Malé montre qu’un pays peut « avancer sur la mer » pour se mettre à l’abri. Cette stratégie a toutefois un coût écologique. Le dragage détruit les fonds marins et libère des sédiments qui asphyxient les coraux voisins. Elle a aussi un coût financier élevé, et sa pérennité dépendra du rythme réel de la montée des eaux.


5. Troisième stratégie : flotter

En 2022, le gouvernement maldivien et le promoteur néerlandais Dutch Docklands ont présenté la Maldives Floating City, conçue par le cabinet Waterstudio de l’architecte Koen Olthuis [8].


Fiche du projet


  • Localisation Lagon de 200 hectares, à 10 minutes de bateau de Malé

  • Programme Environ 5 000 unités (logements, commerces, hôtels, école, hôpital)

  • Capacité Jusqu’à 20 000 habitants

  • Principe Plateformes hexagonales amarrées au fond du lagon, qui suivent les variations du niveau de l’eau

  • Calendrier Annonce en 2022 ; retards liés notamment à des facteurs géopolitiques ; livraison complète annoncée pour 2027 [9]


Un urbanisme inspiré du corail. 

Le plan-masse reproduit le motif du corail cerveau, fréquent dans l’océan Indien. Des canaux assurent la circulation de l’eau entre les plateformes et servent d’axes de déplacement. Les voitures sont remplacées par des bateaux, des vélos et des véhicules électriques légers.


Un modèle de financement mixte. 

Une partie des unités est destinée à la vente, y compris à des acheteurs étrangers. Ces ventes doivent contribuer à financer les équipements publics et les logements destinés aux Maldiviens.


Les limites à surveiller. 

Une ville flottante n’élimine pas tous les risques ; elle les transforme. Trois points méritent une attention particulière : l’assainissement : concentrer des milliers d’habitants au-dessus d’un lagon impose un traitement exemplaire des eaux usées, sous peine d’eutrophisation du milieu ; la maintenance : l’amarrage, les flotteurs et les réseaux souples subissent la corrosion marine et exigent un entretien permanent ; l’accès au logement : l’équilibre entre ventes internationales et logements abordables déterminera si le projet répond aux besoins de la population locale.


6. Ce que les Maldives enseignent au reste du monde

Le GIEC classe les réponses à la montée des eaux en cinq familles : protéger, s’adapter sur place, avancer sur la mer, se retirer et s’appuyer sur les écosystèmes [10]. Les Maldives les combinent presque toutes :


  • protéger : Malé est entourée d’une digue construite avec l’aide du Japon après les inondations de 1987 ;

  • s’appuyer sur les écosystèmes : restauration corallienne ;

  • avancer : Hulhumalé ;

  • s’adapter sur place : la ville flottante, qui suit le niveau de l’eau.


Aucune de ces solutions ne suffit seule. Leur combinaison, adaptée à chaque île, constitue sans doute le principal enseignement de l’archipel.


Conclusion

Les Maldives ne sont ni condamnées d’avance ni sauvées par la technologie. Elles montrent qu’un pays très exposé peut construire une stratégie d’adaptation en plusieurs couches, à condition d’en accepter le coût et les incertitudes. Le succès de la ville flottante, s’il se confirme, servira de référence à de nombreuses villes côtières. Son échec éventuel serait tout aussi instructif.



RÉFÉRENCES

1. NASA Earth Observatory, « Preparing for Rising Seas in the Maldives », mise à jour 2026.

2. GIEC, Sixième rapport d’évaluation, Groupe de travail I – Résumé pour les décideurs, 2021, section B.5.

3. D. Manzo et al., « Facing dire sea level rise threat, Maldives turns to climate change solutions to survive », ABC News, 10 novembre 2021.

4. C. D. Storlazzi et al., « Most atolls will be uninhabitable by the mid-21st century because of sea-level rise exacerbating wave-driven flooding », Science Advances, 4(4), 2018.

5. P. S. Kench et al., « Patterns of island change and persistence offer alternate adaptation pathways for atoll nations », Nature Communications, 9, 605, 2018.

6. GIEC, Rapport spécial sur le réchauffement planétaire de 1,5 °C, 2018, Résumé pour les décideurs, B.4.2.

7. Maldives Coral Institute, « Our Team » et « Fulhadhoo Coral Relocation », maldivescoral.org.

8. Waterstudio.NL et Dutch Docklands, Maldives Floating City, maldivesfloatingcity.com ; CNN, « A floating city in the Maldives begins to take shape », 20 juin 2022.

9. Newsweek, « Satellite image shows construction of world’s first floating city », 14 juin 2024.

10. GIEC, Rapport spécial sur l’océan et la cryosphère (SROCC), 2019, chapitre 4

Commentaires


Floating seaties

bottom of page